Tu veux dire qu'on me pardonnera d'expliquer pourquoi ce livre est digne de rester dans les annales?
Bon, en fait, je trouvais intéressante la remarque de Yan : il ne me semble pas que la qualité d'une autobiographie soit liée au "degré d'intimité" qu'y affiche l'auteur.
Je m'explique...
Dans ses carnets et la suite de ceux-ci, Trondheim parvient à me captiver (et je sais que c'est aussi le cas de Coacho) avec, comme il le dit lui-même, "beaucoup de pas grand-chose". Je connais pas mal de gens en revanche qui trouvent que cette chronique du rien est sans intérêt.
Je profite de l'occasion pour évoquer deux autres bouquins lus récemmment, tous deux conseillés par mon désormais libraire favori, Stéphane.
Dans
Cancer in the City, où Stéphane a vu un récit bouleversant, j'ai eu pour ma part beaucoup de mal à être ému.
Certes, cette "BD journaliste" raconte par le détail (parfois cru) le traitement de son cancer du sein.
Certes, elle le fait avec un talent certain et sous une forme dépaysante, surtout pour moi qui cotoie des paysans.
Ce mauvais calembour pour dire qu'il s'agit d'un reportage vraiment intéressant sur la grande bourgeoisie new-yorkaise et le système de santé américain.
Mais alors que la journaliste fan de godasses (comme Carrie Bradshaw dans Sex and the City) voudrait présenter son bouquin comme la transformation d'une fashionista frivole (pléonasme?) en femme aguerrie par son combat contre le cancer, j'ai du mal à trouver qu'elle ait réussi sur ce point.
En effet, cette femme qui vit entourée de pleins de "meilleurs amis pour la vie" (MAV) formidables, d'un mari restaurateur italien branché formidable qui a du charme et de la thune au point de passer sa vie à repousser les avances de top models qui aimeraient bien faire un tour dans sa Ferrari, d'une mère casse-couilles mais aimante et formidable, cette femme donc se retrouve tout d'un coup menacée par ce cancer, soignée par tout un tas de gens formidables, dont une cancérologue canon qui porte les dernières chaussures à la mode. Elle ne sort donc pas, ou si peu, de son cocon doré...
En définitive, le seul drame de l'auteure est de devoir se résoudre à ne pas pouvoir avoir d'enfants (mais comme à 43 ans, elle n'avait encore jamais essayé, on en vient à se demander si c'était un désir bien profond...).
Son changement de caractère si radical se limite à un point somme toute assez restreint : elle parvient à s'excuser auprès d'une nana qui lui reprochait, dans une soirée "hype", d'avoir dansé avec son mec
En définitive, ce bouquin démontre que même confrontés à la mort, les gens nantis et frivoles restent nantis et frivoles.
Un bouquin intéressant, mais pas pour les raisons que souhaitait son auteur.
Je serais beaucoup plus dithyrambique sur
Fun Home, d'Allison Bechdel, qui allie biographie insolite (peu de gens peuvent raconter une enfance dans un funérarium, avec un père thanatopracteur et accesoirement homosexuel mal refoulé) et contenu culturel très riche.
Un bouquin passionnant, mais qui vaut surtout par le cheminement personnel de la narratrice, qui nous raconte comment elle a découvert puis assumé sa propre homosexualité, le tout entrecoupé de références littéraires, en particulier à la littérature française (Proust et Colette).
(Et je me rends compte qu'il est beaucoup plus facile de dire pourquoi on n'a pas aimé un bouquin que pourquoi on l'a aimé

)
J'ai été épaté par ce savant mélange de sensibilité et d'intelligence, et par la justesse du ton.
Nous sommes donc en présence :
-d'un Trondheim qui arrive à intéresser avec rien
-d'une new-yorkaise qui parvient à intéresser sur la vie d'une certaine classe sociale mais peu à émouvoir alors que c'était manifestement son but
-d'une lesbienne qui parvient à intéresser et à émouvoir par la profondeur de ce qu'elle raconte
- d'une jeune femme qui surprend par le contraste entre la crudité du propos et la pureté des sentiments (mis en valeur, d'ailleurs, par la naïveté du dessin)...
Quatre autobiographies très différentes, et dont je considère chacune comme intéressante.
La seule que j'offrirai à Noël est Fun Home, pour moi au dessus-du lot...
Ce qui ne signifie pas que je considère que l'oeuvre d'Aurelia Aurita soit à négliger.
Je trouve, que dans le domaine de l'autobiographie, ces bouquins sans prétention ont une place. Peut-être pas celle que certains journalistes en mal de sensations ont voulu lui donner, mais je trouve qu'Aurélia Aurita a trouvé un ton nouveau, comme je l'ai déjà expliqué plus haut.
Il aurait été facile de tomber dans le glauque, et le simple fait qu'Aurélia (j'ai oublié son vrai prénom) échappe à ce glauque est une performance que je salue...
Je trouve assez injuste de parler de nombrilisme, car sans jouer sur les mots et dire que le nombril n'est pas l'orifice dont il est question

, toute autobiographie parle par définition de l'auteur-narrateur, et raconte les évènements de son point de vue...
En ce qui concerne le second tome, je ne suis pas d'accord avec toi, Coacho : si dans le domaine du cul, largement exploré

dans le premier tome, la surenchère du second n'apporte effectivement pas grand-chose, on y voit apparaître quelques éléments intéressants sur le racisme, la peur de perdre l'être aimé, ainsi qu'un portrait assez réjouissant de Kan Takahama, qui font que ce deuxième tome rentre un peu plus dans le vif du sujet (décidément, à croire que je le fais exprès

).