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Message par Yvele le Mar 26 Déc - 1:34

Pour les fans de Floc'h qui sont loin de la Bretagne, je retranscris ici un article paru dans le magazine Bretons (N°15, Novembre 2006, magazine dispo uniquement en kiosques en Bretagne et à Montparnasse à Paris) qui a assez bien cerné le personnage pour un magazine non spécialisé en BD (pour les intéressés je peux vous envoyer les scans de l'article en jpg, ci dessous un aperçu pour la forme) :






FLOC’H
SO BRITISH

Auteur, illustrateur d’affiches de cinéma et dessinateur de bandes dessinées, ce dandy inconditionnel de la Grande-Bretagne, a créé une oeuvre hybride qui joue avec les limites de l’art et de la littérature. Portrait d’un dandy un rien provocateur.

PAR CLARISSE BOUILLET
PHOTOS EMMANUEL PAIN

Tout le monde a déjà au moins entre-aperçu des dessins de Floc’h. Auteur, entre autres, d’affiches de cinéma, c’est l’un des illustrateurs préférés d’Alain Resnais (Pas sur la Bouche, Smoking - No Smoking) ou de Woody Allen (Harry dans tous ses états). Immédiatement reconnaissable, son style l’apparente à l’école de la “ligne claire” et révèle de manière assez évidente ses maîtres à penser : Hergé et Jacobs. Mais rien d’étonnant puisqu’il est aussi auteur de bandes dessinées. Créés il y a près de trente ans avec son acolyte François Rivière, ses personnages fétiches, les “so british” Olivia Sturgess et Francis Albany, évoluent dans une Angleterre délicieusement rétro, qui est aussi – et surtout - le fantasme de leurs créateurs. Floc’h, un inconditionnel de Hitchcock et de P.G. Wodehouse, n’est en effet pas loin de considérer la Grande-Bretagne comme la terre idéale. “Le Français est insortable ; les Britanniques, au moins, savent se tenir”, juge cet élégant, en esquissant un sourire derrière son porte-cigarettes.
“JE ME FLATTE DE NE PAS AVOIR UN NOM FRANÇAIS”
Floc’h n’aime pas notre époque : il ne conduit pas, trouve la télé et la radio vulgaires et met un point d’honneur à ne sortir habillé que comme un gentleman du début du 20e siècle, avec chapeau, foulard et portecigarettes. Il aurait bien voulu être britannique, et tant qu’à choisir, un Londonien des années trente, sa période préférée. Aussi n’est-il pas tendre quand on lui demande quelles sont ses vraies origines : “Il y a quelqu’un qui a écrit sur moi : par goût esthétique, il se serait très bien vu orphelin. Ça me va” répond-il d’emblée, avant d’ajouter que ce rêve est sans doute commun chez les enfants issus de familles nombreuses. Car Floc’h a bien des parents, mais aussi quatre frères et soeurs, et, contrairement à ce qu’il voudrait laisser penser, il est né à Mayenne, en 1953. “On m’a fait cet affront, en effet”, ajoute-t-il, sardonique. Honnie soit donc la Mayenne, qui a pourtant produit quelques talentueux excentriques, tels Alfred Jarry et le douanier Rousseau, mais qui est aussi le berceau d’une des plus grosses familles du monde français de l’imprimerie : Floch. Car notre auteur - il choisira plus tard de restituer à son nom l’accent enlevé par commodité - a grandi dans une famille bourgeoise, entouré de livres fraîchement imprimés : “Au départ, c’était une petite imprimerie-édition qui était rue de Rennes, à Paris, et qui s’est déplacée à cause de la guerre. Mon père et son frère imprimaient La Nouvelle Revue Française et la collection Du Monde Entier, tout cela a enchanté mon goût pour la lecture”.
Mécontent de sa naissance, donc, Floc’h n’en est pas moins fier de son nom breton : “J’ai un aïeul qui était maire de M8orlaix. Ça, je me flatte de ne pas avoir un nom français !” Même s’il n’oublie pas de rappeler qu’à la Bretagne il “préfère quand même la Grande Bretagne”. Il trouve aussi son nom “parfait pour la bande dessinée”, à condition de ne jamais, au grand jamais, le marier avec son prénom : “si vous mettez le mien dans l’article, je vous fais un procès ! Je l’ai toujours détesté…” On ne l’écrit donc pas, mais on devine peut-être, derrière les passes habiles de langage tout autant qu’aux détours de ses albums et de leur inévitable part d’autobiographie, une enfance à réinventer : “Je suis parti assez tôt de Mayenne parce que mon père était assez rigoriste. Je ne m’entendais pas très bien avec lui”. Dès ses 18 ans, donc, direction Paris, pour étudier aux Arts Déco.
“UNE PASSION POUR LE TARTAN ET LE TWEED”
“Quand j’avais 9 ans, je disais à qui voulait bien l’entendre, que les plaques minéralogiques sur les voitures anglaises étaient d’une classe folle et les plaques françaises, pitoyables ! De la même façon, je trouvais l’Union Jack très excitant mais pas du tout le drapeau français. Pareil pour les fenêtres, pareil pour tout… Je ne suis pas anglophile, je suis anglolâtre.” Puis, il ajoute encore, très sérieusement, “j’ai une passion pour le tartan et le tweed. Quand j’en touche, ça me met de bonne humeur…” D’où vient cette passion ? On ne le saura pas, mais la rencontre avec François Rivière, après un an et demi d’Arts Déco un peu décevant, est le début d’un duo d’une proximité étonnante dans des goûts pourtant si particuliers. François Rivière, écrivain et journaliste, est lui aussi un passionné de Grande-Bretagne et, entre autres, des grands feuilletonistes anglais. “Nous nous sommes rejoints sur l’anglophilie même si, moi, j’étais le pale young gentleman de Dickens et, lui, plutôt Miss Marple ! C’est le même univers, explique Floc’h. Quand on travaille ensemble on devient vraiment un”. Après une première BD, Le Conservateur, qu’il avait réalisée seul en 1975, Floc’h se lance donc avec Rivière dans une oeuvre à quatre mains. Le Rendez-vous de Sevenoaks paraît en 1977 dans Pilote et marque la naissance d’Olivia Sturgess et de Francis Albany. Dans l’Angleterre bourgeoise des années 40-50, elle, romancière adulée et lui, critique littéraire au Daily Wire, résolvent des intrigues qui ont tout des romans d’Agatha Christie ! Certains jugent le dessin vieillot, trouvent les intrigues désuètes et les personnages snobs. Les fans, eux, goûtent au contraire avec délice ce style original et décalé et ces histoires truffées de jeux de tiroirs, de références littéraires et de mises en abîmes raffinées. Proche d’Hergé et de Jacobs, le dessin, très élégant, est aussi, à l’époque, une petite révolution parce qu’il renouvelle le style de la “ligne claire” qui semblait daté. Explication de Floc’h : “Le nouveau roman, la peinture, par exemple d’un Lichtenstein, nous apportaient la possibilité de lire d’une autre manière le travail d’Hergé. Hergé adorait ces peintures modernes mais il n’arrivait pas à faire la jonction. Pour nous, c’était intégré…” Le second tome, Le Dossier Harding paraît en 1979, bientôt suivi de A la recherche de Sir Malcolm (1984). C’est le succès. Mais l’association avec Rivière s’arrête pourtant un temps. Le Scandale Vera Lindsay, longtemps annoncé, ne voit jamais le jour. Et Blitz, qu’ils avaient publié en 1982, ne connaît pas non plus de suite, du moins pour le moment.
“MERDE, C’EST DE LA BANDE DESSINÉE !”
C’est que Floc’h est multiforme et qu’il laisse volontiers vaquer ses idées vers d’autres médias : “Il m’arrive de téléphoner à Rivière et de dire : j’ai une idée. Merde, c’est de la bande dessinée, explique-t-il, ironique. Je fais aussi de la peinture, des livres etc.” Dans les années quatre-vingt, il réalise aussi un nombre important d’illustrations pour la publicité. La pastille “Pulmoll verte” lui permet de faire ses débuts - la mode est alors au dessin publicitaire – avant d’enchaîner avec d’autres pubs pour la pharmacie et les transports : Citroën, Opel… ou encore la RATP. Pour cette dernière, il réalise un pictogramme probablement resté dans les mémoires des Parisiens : une petite phrase libellant “Porteurs de cartes oranges, vous devez valider votre coupon” avec, en dessous, une petite main tenant le fameux coupon et dotée d’une manche… en tweed. Au début des années quatre-vingt-dix, il arrête la pub et commence à exposer des oeuvres à la Galerie Pixi à Paris : de curieux assemblages de peintures, de lettres et de formes en relief, références indirectes au monde de la bande dessinée mais aussi à des artistes tels que Hans Arp ou Alexander Calder. Il réalise aussi des couvertures pour des magazines, notamment le prestigieux The New Yorker qui fait régulièrement appel à lui. En 1992, il est également contacté par Alain Resnais pour collaborer à ses nouveaux films Smoking – No Smoking : “C’était des histoires un peu comme les miennes, avec des mises en abîmes. On s’est retrouvé”, explique Floc’h qui, depuis, crée régulièrement des affiches pour le célèbre réalisateur. Enfin, pour le plus grand bonheur de ses fans, Floc’h a repris ses collaborations avec Rivière et a donné des suites aux aventures raffinées de Francis et Olivia. En 1992, paraît Une Trilogie anglaise qui regroupe et complète les précédents albums. Mais, stupeur, en ouverture de l’album un message annonce la mort de Francis Albany ! Rivière et Floc’h semblent n’avoir repris la série que pour mieux tuer l’un de leurs personnages et ils récidivent en 2004 : Olivia Sturgess meurt à son tour dans Olivia Sturgess, 1914-2004. Fin de la série ? Un roman vient pourtant de paraître, assez étonnant, puisqu’il regroupe des nouvelles que Francis Albany et Olivia Sturgess auraient écrit à quatre mains sous le nom de plume d’Oliver Alban… Ou comment les personnages deviennent-ils presque personnes réelles. Et Floc’h d’expliquer : “Quand j’ai écrit Olivia, c’était avec la ferme intention d’en sortir. J’ai même pensé que j’en avais terminé avec la bande dessinée. Mais quand vous fermez des choses, il y a plein de portes qui s’ouvrent ! Mais je ne sais pas encore comment Olivia et Francis vont réapparaître…”. Les deux compères n’en sont pas à un coup de théâtre près et on n’en saura pas plus. “Vous verrez bien…”, répond Floc’h doucement, jubilant déjà à l’idée de la prochaine surprise que Rivière et lui-même réservent à leurs doubles de papier.


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Yvele

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par alban le Mar 26 Déc - 17:30

Merci c'est passionnant, vive les journaux de "petite" Bretagne Smile

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par klarelijn le Jeu 28 Déc - 10:03

Merci cher YVELE pour vos excellentes informations sur FLOC'H. J'apprécie beaucoup.

Avez vous connaissance de la contribution de FLOC'H et RIVIERE au récent hors-série de LIRE consacré à HERGE sous la forme d'un entretien ayant pour titre et pour thème "l'invention de la ligne claire" ?

Je vous le recommande même s'il est à mes yeux beaucoup trop court.

Amiclairement.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Yvele le Jeu 28 Déc - 11:05

klarelijn a écrit:Avez vous connaissance de la contribution de FLOC'H et RIVIERE au récent hors-série de LIRE consacré à HERGE sous la forme d'un entretien ayant pour titre et pour thème "l'invention de la ligne claire" ?


Je connais en effet cet article, je l'avais déjà signalé dnas le sujet sur le centenaire d'Hergé sur ce forum.

Il est en effet court, beaucoup trop court.

Un super complément à cet article est l'interview de Floc'h visitant l'expo; interview passée sur France Inter le 25 décembre.

Les détails :

Yvele a écrit:D'ailleurs pour les amateurs de Floc'h France Inter a passé ce matin dans la chronique de Vincent Josse "Esprit Critique" une longue interview de Floc'h. Il a été enregistré pendant qu'il découvrait les originaux d'Hergé dans l'expo de Beaubourg (avancer de 3, 4 minutes après l'annonce de la mort de James Brown) :
cette chronique est écoutable sur internet :
http://www.radiofrance.fr/franceinter/chro/espritcritique/archives.php (aller sur écouter l'emission du 25/12)
et pour ceux qui sont des accrocs du podcast, le lien RSS est :
http://radiofrance-podcast.net/podcast/rss_10009.xml

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par klarelijn le Jeu 28 Déc - 19:09

Cher YVELE,

Merci pour la réponse. Je n'avais pas vu le sujet sur le centenaire d'HERGE. Il est vrai que je ne suis pas un pro des forums et que celui-ci comporte déjà beaucoup de rubriques (de qualité).

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par alban le Jeu 28 Déc - 19:15

C'est vrai que le mois de décembre a été impressionnant pour le nombre de sujets traités (et que le moteur de recherche n'a pas l'air très efficace). J'en profite pour remercier Yvele (mais je pourrais aussi remercier beaucoup d'autres intervenants sur les autres sujets) pour son apport sur Floc'h, je ne réponds pas à tout mais je lis tout Smile

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Yvele le Jeu 28 Déc - 19:45

Merci Alban, c'est un plaisir de partager un peu mon intérêt pour l'oeuvre de Floc'h. Si j'avais plus de connaissance pour monter un site web, je le ferais volontiers dans le genre de ce que François Lebrun a fait pour Chaland (ce qui m'a permis de lui passer aussi quelques documents assez intéressants dont la lettre que j'ai postée précédement ici aussi) car j'ai pas mal de matériel sur lui et surtout pas mal de chose assez rares qui pourrait intéresser du monde et faire connaitre un peu plus d'aspects de son oeuvre.

En ce qui concerne le moteur de recherche, je confirme!! Je ne sais pas quel en est le mode de fonctionnement mais en tous cas je n'ai jamais réussi à avoir un résultat!

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par alban le Jeu 28 Déc - 22:07

Pour le moteur de recherche, j'ai posé la question sur le forum de support. Les tests que j'ai fait montre qu'il marche correctement sur les titres des sujets donc il vaut mieux y être le plus précis possible.

Sinon tu as toute liberté pour mettre ici ce que tu veux sur Floc'h Smile Si tu as besoin de sous-menus pour mieux sépare certains sujets, n'hésite pas.

Pour Chaland j'ai également envoyé pas mal de documents à François car je ne voyais pas l'intérêt de créer un autre site alors que le sien est très bien. Je le félicite car cela prends beaucoup de temps de faire un site.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par geert le Jeu 28 Déc - 23:51

Comme je vois que c'est Ici que l'on félicite François Lebrun pour son travail, je me joint à vous pour le féliciter à l'unisson.

Merci Yvele pour Floch (et le reste) Merci Alban pour ton énergie car gérer un forum ça prend aussi du temps (sans parler des expos Severin) et enfin merci à tous les autres participants.

Sans oublier tous nos auteurs

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par alban le Jeu 28 Déc - 23:57

geert a écrit:Comme je vois que c'est Ici que l'on félicite François Lebrun pour son travail, je me joint à vous pour le féliciter à l'unisson.

oui on fait tout dans les bons sujets sur ce forum Wink

geert a écrit:
Merci Yvele pour Floch (et le reste) Merci Alban pour ton énergie car gérer un forum ça prend aussi du temps

JE te rassure ce n'est pas la gestion du forum qui me demande le plus de temps, en fait c'est même plus simple que je ne le pensais. Cela prend un peu de temps au début pour le mettre en place mais ensuite ça roule assez bien.

geert a écrit:
(sans parler des expos Severin)

Là j'ai eu de la chance de tomber sur le site http://www.dhteumeuleu.com/ car je voulais un système de présentation un peu original.
Chaque exposition me demande maintenant une bonne soirée (sans compter la partie scannage qui prend un peu plus de temps comme la soirée de ce soir par exemple)

geert a écrit:
et enfin merci à tous les autres participants.

Pour le moment effectivement les bases me semblent solides Smile

geert a écrit:
Sans oublier tous nos auteurs

Sans eux nous ne serions pas là Smile

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Yvele le Sam 30 Déc - 11:43

Retranscription de l'interview de Floc'h visitant l'exposition Hergé de Beaubourg.
Interview diffusée le 25 décembre sur France Inter.
J'avais quelques heures disponibles ce matin et j'ai retranscris ces quelques minutes d'interview, pour le plaisir!!


Floc’h : La seule chose que je voulais dire pour commencer c’est d’abord que je suis très ému d’abord de découvrir çà parce que dans une vie de découverte d’originaux, il y a des émotions au rabais et des émotions surprises. Il parait que l’on va voir les planches du Lotus Bleu. Ca va être, au-delà du fait historique de les voir, certainement très émouvant du point de vue du pur dessin, vous voyez ? C’est ça qu’on va vivre aujourd’hui.
Cyril Sauvageot : On y va alors ?
Floc’h : On y va !
Attendez, c’est les originaux ça ? Ah c’est étonnant. Vous savez, il y a quelque chose de très émouvant et ce n’est pas Hergé qui serait en colère contre moi, si j’évoque des peintres, vous voyez ? Parce qu’il les aimait de la même façon. Moi quand j’ai rencontré Hergé dans son bureau en 1975, dites vous bien que dans son bureau, il y avait cinq immenses sérigraphies de Lichtenstein, et pas des moindres parce que c’était déjà quelque chose de très compliqué dans l’œuvre de Lichtenstein. C'est-à-dire que ce n’était pas juste une case de bande dessinée avec les points agrandis et tout, non non non non, c’était bien plus complexe que cela, c’était un travail sur la Cathédrale de Rouen, une répétition comme cela en plusieurs couleurs, comme des années avant Monet avait pu le faire avec la même cathédrale et donc ça montre bien qu’il était très pointu. Il n’est pas question de voir simplement une bande dessinée qui ne créérait que l’envie de lire la bande dessinée mais quelque chose qui tient de la plasticité et donc de l’art et donc de l’émotion et donc aussi de la jubilation.
Ca c’est incroyable !
Cyril Sauvageot : On voit les découpages…
Floc’h : Ah oui, et les retouches et tout ça, c’est tout à fait étonnant.
Vous voyez par exemple ces choses là, tout ce qui est rajouté en blanc sur du noir, parce que de temps en temps il oublie, vous voyez il rajoute une étoile, qu’il a reprise à la peinture blanche. Moi quand je fais cela, j’ai presque honte. Je me dis « tiens tu aurais du faire cela parfaitement tout de suite » et finalement quand je vois David Low ou bien Hergé, ce que je crois moi être déshonorant, ça me touche chez eux, bon Dieu, pourquoi est ce que je ne le fais pas avec moi-même ?
Ah ça dites donc c’est quelque chose, ça c’est cette case qui est peut être si on devait en choisir une qui décrit le génie de Hergé, c’est celle là sans hésiter vous voyez ? Pourquoi ? Parce qu’en dehors du fait que toute la planche est hyper rigolote puisque le Capitaine Haddock pense qu’il a fait fuir les Berbères, alors qu’en fait c’est parce que les dromadaires de la patrouille arrivent, vous voyez ? Mais cette case où un type est allongé encore prêt à tirer puis un qui commence à se lever, puis un autre qui se lève un peu plus et puis ceux qui filent en courant derrière, c’est totalement admirable, je veux dire, en une case vous avez tout le génie de Hergé. Doublement, le génie je dirais cérébral mais aussi un génie plastique parce qu’il y là une sorte d’harmonie, mais surtout une sorte de forme qu’on peut retrouver chez des sculpteurs comme Tony Cragg en Angleterre aujourd’hui. Il n’y a aucune raison de préférer l’autre parce qu’il s’appelle Art avec un grand A que celui là.
Cyril Sauvageot : Et ça à l’époque c’était fait dans la bande dessinée avec un côté révolutionnaire ? C’était quelque chose de vraiment fort ?
Floc’h : Je ne sais pas, je pense que justement c’était particulièrement touchant parce que c’était fait en plus en toute innocence, mais de toutes façons je ne crois pas qu’il y ait un grand artiste qui ne fasse pas les choses en toute innocence. Vous imaginez ceux qui pensent avant ça, ça va être formidable, à mon avis il n’y a pas de vérité là dedans, vous voyez, c’est après qu’on est surpris, éventuellement par ce que l’on a fait. Si on le sait, vous voyez, tout devient très compliqué, on fait l’amour en pensant qu’on fait l’amour, on lit un livre en pensant qu’on lit un livre, alors on ne le lit plus, vous comprenez, c’est sans fin !
Ca c’est incroyable aussi de voir ça. Alors là émotion quand même devant la couverture de l’Oreille Cassée, en noir et blanc. Plus vous vieillissez plus vous préférez le Tintin du début alors que quand vous êtes jeune, le Tintin du début vous dérange un peu. Mais il y a là un premier jet comme chez Matisse, qui est immensément touchant, mais quand vous êtes jeune vous ne le voyez pas. Et bien il en va de même pour le noir et blanc. Le noir et blanc il y a tout dedans, et la couleur finalement, comme disait Tati : « trop de couleur distrait le spectateur ». Et regardez moi ça, pourtant on la connaît celle là, elle se passe en Amérique du Sud, elle est sensée être flamboyante avec des couleurs qui pètent de partout et regardez, on est en noir et blanc et regardez, est ce qu’on en a besoin des couleurs ? Pas vraiment, la flamboyance, elle est complètement là, cette pirogue qu’on sent entrainée, le courant, créent la peur, le suspens, tout est là, n’est ce pas ?
Là on a un exemple absolument parfait qui accompagne exactement ce que je viens de dire, nous somme devant l’Ile Noire première version et l’Ile Noire seconde version. La seconde version est bien plus exacte et pourtant l’émotion est plus grande dans la première. Alors elle est plus grande d’un point de vue graphique encore une fois puisque nous sommes ici dans un musée, on peut l’évoquer, et bien c’est incomparable, vous voyez, absolument incomparable. Il y a là une lecture presqu’immédiate avec une force absolument incroyable alors que l’autre il faut presqu’au moins cinq minutes pour rentrer dans la deuxième version.
Cyril Sauvageot : Comment on explique le passage de l’un à l’autre ? C’est que là il y a un souci de vraisemblance supplémentaire, c’est ça ? Plus de détails ?
Floc’h : Oui exactement et dont on sait qu’il l’a fait contre sa volonté parce que les Anglais se sont plaints de la première version de l’Ile Noire en disant c’est pas exact, et donc on sait que ce n’est pas Hergé qu’il l’ a faite cette remise à jour, que c’est le studio. Et bien le studio, ce n’est rien qu’un studio, il n’y a pas le génie d’Hergé, vous voyez ? Alors que dans le premier, et bien Hergé, il est tout seul, voilà ! Et c’est là qu’il y a toute la force. Chaque case est un chef d’œuvre, alors que là, chaque case n’est pas un chef d’oeuvre.
Alors je vous le dis, là vous le savez ou non ? Vous voyez dans cette planche du Sceptre d’Ottokar, la grande scène de bal quand Tintin est rentré et se fait arrêter, il y a des gens qui regardent la scène de Tintin embarqué par des soldats et vous voyez ici, les deux personnes à gauche c’est Jacobs, et Hergé. Hergé se faisait des petits plaisirs comme ça.
Cyril Sauvageot : Il apparaissait souvent dans ses albums ?
Floc’h : Oui, regardez là, vous voyez dans cette autre scène, vous avez Jacobs qui est là et dans une autre scène à la fin du sceptre d’Ottokar, quand on remet les insignes d’Ottokar à Tintin, dans l’assistance avant que les Dupont-d ne fassent tomber un lustre, et bien vous regarderez il y a Jacobs et Hergé.
Là on est ému au-delà du dessin, c’est que dans Tintin au Tibet, livre totalement admirable, quand Tintin retrouve Tchang, ce n’est pourtant que quelques coups de crayons, vous voyez, et ce n’est pas le crayonné qui est émouvant, c’est.. on imagine Hergé en train de faire çà, il y a des moments où vous allignez les cases et il y a des moments où c’est poignant, il n’y a pas d’autres mots, c’est absolument poignant, vous ne dessinez plus, vous cherchez à rendre ce qui vous étreint le cœur, et cette fulgurance de ce moment là, ça passe le temps, c’est ça le plus incroyable, vous voyez chez Van Gogh par exemple ce qui passe le temps c’est la fulgurance, ce n’est pas le sujet, le sujet c’est des fleurs ou des champs, on s’en fiche, ce n’est pas la manière parce que la manière elle est souvent faible parce que c’est des grosses croutes qui aujourd’hui n’impressionnent plus personne, mais la fulgurance, sa vision, ça va peut être durer un quart d’heure, et bien curieusement cette petite chose impalpable là, elle passe le temps de façon magistrale et sans doute les siècles, c’est magnifique. Quand vous voyez les Anglais en Chine en train de courir et bien on y croit, c’est toujours impressionnant. Les premiers dessins comme ça vous les regardez là, et ça a toujours la même force d’émotion, on connaît ça par cœur et à chaque fois vous frissonnez. Ca fait peur, c’est magnifique et pourtant c’est en noir et blanc et c’est somptueux, il y a quelque chose d’absolument incroyable.
Cyril Sauvageot : le Lotus Bleu c’est pour vous l’un des grands albums ou pas ?
Floc’h : Ah oui oui oui, je pense. Si on me demande les quatres grands, ça sera le Lotus Bleu bien sûr, ça sera les Septs Boules de Cristal, ça sera Tintin au Tibet et puis ce sera pour moi qui suis un moderne, les Bijoux de la Castafiore, parce que, pour moi, il n’aurait jamais du faire d’autres albums après, ou en faire mais continuant dans cette forme absolument ahurissante puisque que finalement c’est presque du nouveau roman puisque ce ne sont que des fausses pistes et il n’y a pas d’histoire. Je trouve ça totalement admirable c’est comme une pièce de théatre en un lieu et un temps donnés. Pour moi c’est plus admirable que l’aventure. J’ai toujours été géné moi personnellement par l’aventure, j’ai toujours trouvé que le génie de Hergé c’était d’arirver à faire de l’intimisme dans l’aventure ce qui est quand même absolument incroyable. Alors quand il nous amène en Chine et tout cela, curieusement ce n’est pas l’aventure qui l’emporte c’est encore une fois l’intimisme et presque le sentiment, c’est merveilleux !
Ca nous a tellement marqué tout cela.
Cyril Sauvageot : Vous avez déjà eu l’occasion de les voir ces planches là ?
Floc’h : Non jamais, absolument jamais. Ca pourrait ne faire rien, et ça fait beaucoup, c’est tout à fait étonnant. Et c’est vrai qu’après on a envie de s’y replonger. C’est démentiel, on se fait le reproche de ne pas en avoir fait une bonne lecture, mais c’est le grand piège de Hergé c’est que c’est tellement bien fait que l’on risque encore de se faire piéger. Il faudrait le lire avec un frein, avec quelqu’un qui vous empêche de tourner les pages trop vite. Mais c’est magnifique. Regarder ça c’est une petite scène que j’ai toujours adorée : les deux anglais, Tintin leur dit « oh regardez là haut », ils lèvent la tête mais vous voyez avec un calme anglais, avec la pipe à la main, et quand ils rebaissent la tête, lui il a déjà filé sur un vélo. Mais c’est tellement oh… c’est extraordinairement bien fait, extraordinairement bien fait, chaque case est magnifique, superbe, vraiment superbe, quelle leçon !


Dernière édition par le Sam 30 Déc - 19:32, édité 2 fois

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par alban le Sam 30 Déc - 15:04

Quelques heures très bien employées, merci pour cette retranscription Smile

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Yvele le Sam 30 Déc - 23:00

Cela m'inspirera car je dois aller voir l'exposition demain matin!

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par alban le Sam 30 Déc - 23:33

Bonne exposition, et nous attendons ton avis sur celle ci Smile

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Dieu le Dim 31 Déc - 14:57

Qu'est ce que les Anglais pensent des bd de Floc'h? Johnny Halliday fait l'Américain depuis 30 ans mais aux Etats Unis il passe pour un clown par exemple.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Invité le Dim 31 Déc - 15:08

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Dieu le Dim 31 Déc - 15:57

yan a écrit:Ça n'a pas grand-chose à voir, c'est un peu de la provoc facile.

Ce n'est pas de la provoc. Pas de procès d'intention je te prie.

Si l'attitude de Floc'h est très british, son dessin n'a pas de nationalité, et on trouve ses illustrations en couverture du New-Yorker par exemple. De plus Floc'h n'est pas réductible à sa passion pour l'Angleterre (une Angleterre qui n'existe plus d'ailleurs, et a-t-elle jamais existé?), il faut aussi y mélanger ses influences belges, sa passion pour le Nouveau Roman, tout un background qui contribue à la création d'un univers bien personnel (et ne pas oublier Rivière, rouage essentiel me semble t-il…)


Je ne parlais que des BD qui peuvent véhiculer une certaine image de l'Angleterre. Et j'ai bien conscience que c'est peut être une Angleterre fantasmée bien que je n'ai pas lu ses bd. Je n'essaie pas de réduire l'oeuvre de Floc'h à celle de Johnny. Je me demande juste comment réagissent les Anglais, s'il saisissent bien son oeuvre.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Yvele le Lun 1 Jan - 23:24

Je crois savoir que les Anglais s'en moquent comme les Américains se moquent bien des travaux de Ted Benoit tout simplement parce que ces oeuvres y sont pratiquement inconnues. A ma connaissance ses albums ne sont même pas traduits sur place.

L'univers de Floc'h et Rivière, quand il traite de l'Angleterre est de l'ordre du fantasme d'une Angleterre qu'ils n'ont même pas connue car ils n'étaient pas nés. Ils y voient ce qu'ils veulent y voir et leurs ouvrages ne sont pas une étude sociologique de l'Angleterre. En ce sens la définition de Bateson du fantasme est tout à fait en phase : le fantasme est une activité ludique imaginaire d'un jeu théâtral où chacun est à la fois l'auteur, l'acteur et le metteur en scène.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par alban le Lun 1 Jan - 23:33

Il n'y a effectivement aucun ouvrage traduit sur amazon.com, je pense comme toi que la vision des anglais sur Floc'h est inexistante.

Les traductions des albums de Chaland marchent-elles d'ailleurs ? Elles doivent se vendre tout doucement à mon avis.

Maintenant si un anglais lisait Floc'h peut être y trouverait-il une vision nostalgique de son pays ? un peu comme lorsque l'on ouvre un Blake et Mortimer.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Laurent le Sam 17 Mar - 15:35

alban a écrit:Maintenant si un anglais lisait Floc'h peut être y trouverait-il une vision nostalgique de son pays ? un peu comme lorsque l'on ouvre un Blake et Mortimer.

Mais l'Angleterre de Blake et Mortimer n'est pas plus réelle que celle d'Albany et Sturgess. Elle est elle aussi une vision de l'Angleterre, par un belge en l'occurrence.Une phrase qui m'a fait sourire dans l'article de Bretons donné par Yvele en début de sujet est quand Floc'h dit : “Le Français est insortable ; les Britanniques, au moins, savent se tenir”. On ne doit pas avoir fréquenté les mêmes anglais ! Encore un signe donc que l'Angleterre fantasmée par Floc'h est une certaine Angleterre, projection de ses goûts et de ses désirs et en symétrie sans doute de son rejet de certaines réalités françaises.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Laurent le Dim 18 Mar - 12:56

Yvele a écrit:Retranscription de l'interview de Floc'h visitant l'exposition Hergé de Beaubourg.
Interview diffusée le 25 décembre sur France Inter.

C'est pas aussi passé à la télévision ? J'ai le souvenir d'avoir vu cette interview.

Laurent

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par Yvele le Dim 18 Mar - 14:25

Laurent a écrit:
C'est pas aussi passé à la télévision ? J'ai le souvenir d'avoir vu cette interview.


Pas à ma connaissance mais je ne sais pas tout.

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Re: FLOC'H INTERVIEWS/ ARTICLES

Message par geert le Dim 18 Mar - 18:53

Yvele a écrit:
Laurent a écrit:
C'est pas aussi passé à la télévision ? J'ai le souvenir d'avoir vu cette interview.


Pas à ma connaissance mais je ne sais pas tout.

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